Boucle de Saint-Romain vers Baubigny et Orches
VERTIGE DES HAUTES-COTES


Quand les Alpes surgissent de terre voilà une bonne centaine de millions d'années, les sols de l'actuel Pays beaunois se fragmentent, se retournent, la géologie, prise dans un jeu de compression et de distension, devient folle, les couches glissent les unes sous les autres et finissent par constituer l'un des terroirs les plus riches de France. Dans le relief de failles et de gradins des Hautes-Côtes de Beaune, on fait du bon vin. On y fait aussi d'excellentes randonnées.
Texte + Photos Christophe Migeon pour la revue de la FFRP Passion Rando
(abonnement à la revue)

De nombreuses bestioles nous accompagnent dans nos fouilles. Des rainettes, des salamandres et puis il y a cette grosse couleuvre d'Esculape de plus d'1 mètre de long. Quand je dessine une coupe l'après-midi, je l'entends souvent glisser derrière moi. C'est le moment où elle part en chasse. »
Dans le vallon du chemin du verger, à deux pas de Saint-Romain, Serge Grappin conduit depuis 1972 les recherches archéologiques au pied de la grande falaise du Vert Louret. Derrière les frondaisons de frênes et de robiniers, la longue vague de pierre grise moutonne comme un front de nuages menaçants. Dans une caverne qui
s'enfonce sur 47 m dans la roche, le millefeuille des strates géologiques délivre son lot de fossiles, d'arêtes de poisson, de bagues gallo-romaines et de carreaux d'arbalète. « Je suis rentré dans cette grotte à l'âge de 16 ans, je n'en suis jamais vraiment ressorti! » Le chercheur fait parler les couches de terre les unes après les autres, même les plus âgées qui semblaient n'avoir plus rien à dire et finissent par livrer les vestiges d'un foyer allumé en 5 300 av J.C, celles où l'on déniche, au prix de terribles tours de rein, les bijoux cachés puis oubliés de quelque famille de patricien, celles encore qui flirtent avec l'humus de la forêt, datées du Xe siècle et révèlent, sous la torture des brosses et des grattoirs, leurs pièces d'échecs en bois de cerf ou leurs sandalettes enos de héron. À cette époque,un curieux groupe de chevaliers « délinquants » met en coupe réglée les paysans de la région, s'approprient leurs récoltes et érigent un village fortifié autour de la caverne. Les nombreuses traces d'incendies qui viennent conclure la strate laissent penser qu'ils ont connu une fin brutale. Direction Saint-Romain,sous la conduite de Serge qui, l'œil gourmand, nous fait visiter la Maison du Patrimoine dont il est l e responsable scientifique. Derrière les vitrines parfois poussiéreuses, quelques unes des 147 000 objets arrachés au site du Verger, débris de poteries, rogatons de poissons bois de cerf ainsi qu'un étonnant squelette d'ours, adolescent malheureux s'étant fait croquer l'humérus.

Et le tonneau fut !


À la sortie de Saint-Romain, Frédéric Gillet fait un métier à peu près aussi répandu que joueur de viole de gambe. Avec l'arrivée des cuves en inox ou en ciment dans les années 70, les petits tonneliers de village ont la plupart fermé boutique. Mais on n'a pas tardé à réaliser que seul le bois permet d'assurer la micro-oxygénation indispensable aux vins de garde. Aujourd'hui, la France compte 80 entreprises de tonnellerie (50 dans le Bordelais, 30 en Bourgogne), qui à elles seules se disputent pratiquement la totalité du marché mondial. Car le chêne français, relativement abondant, aux arômes subtils et balancés, reste incomparable pour les vignerons du monde entier et supplante aisément les
chênes blancs d'Amérique aux arômes trop violents ou ceux d'Europe de l'Est aux fadasses fragrances. Chaque région révèle par ses chênes les caractéristiques de son terroir, fin et subtil du côté de l'Allier, plus rustique dans les Vosges. Il faut deux ans pour sécher le bois, plus exactement pour en chasser la sève qui viendrait irrémédiablement corrompre les précieuses cuvées. Compter quand même 6 m3 de chêne pour faire dix tonneaux standard, ceux de 228 L qui assurent le meilleur rapport entre volume et surface de contact avec le bois.
« Une pièce de ce volume nécessite environ 4 heures de travail, passe entre les mains de 20 personnes et coûte 520 € HT. Chaque fût est unique. La région d'origine du bois est bien sûr importante mais la durée de chauffe des
douelles (les pièces de bois) est déterminante pour le goût. Une chauffe rapide donnera un bois vanillé, plutôt boisé, une chauffe plus longue un bois plus épicé, « toasted » Ça, c'est le coup de patte du tonnelier! Ces arômes vont bien évidemment se transmettre au vin, puisque ce dernier pénètre les fibres du bois sur 5 mm de profondeur». Grâce à l'export, les affaires ne vont pas trop mal pour la tonnellerie Gillet: la production court sur toute l'année avec les États-Unis de mars à août, la France et l'Europe d'août à octobre, l'Afrique du Sud ou le Chili de novembre à mars. Et puis le renouvellement est fréquent: un tonneau n'a qu'une durée de vie de 4 ans...

 

Le délicat passage de la Tartebouille
Note voyage à travers les âges se poursuit sur l'éperon rocheux qui domine le village. Au bien nommé Saint-Romain-le-Haut, non loin des imposants d'un prieuré de l'ordre de Cluny,un tilleul suffisamment vermoulu pour avoir connu quelques-uns des ours bruns de la caverne, étend ses branches cagneuses au-dessus d'un point de vue d'où,paraît-il, on peut apercevoir le mont Blanc par temps clair. Pour l'heure, l'horizon dévoile qu'un triste
amoncellement de ouate grise. Les décombres du vieux château racheté par les Ducs de Bourgogne en 1300 et rasé à la Révolution répandent au dessus de leurs merlons effondrés le suave et suranné parfum d'une complainte lamartinienne. Décor idéal pour un jeune poète préromantique en mal d'inspiration élégiaque. Les légendes poussent aussi facilement que la mousse le long des murets délabrés. On raconte lorsqu'une chouette effraie, la « dame blanche » des campagnes de jadis, voletait au-dessus des ruines pour aller s'abreuver au ruisseau, une jeune fille de Saint-Romain n'allait pas tarder à mourir. Plus loin, sommeillent les restes d'un puits comblé depuis belle lurette. Il était si profond qu'en se regardant au-dessus de la margelle de grès, on y entendait les poules chanter dans l'autre monde. On a beau tendre l'oreille ce matin, nulle volaille ne se manifeste. Le sentier descend sans plus attendre, raide et étriqué, entre paroi rocheuse et bosquet de charmes. C'est le passage de la Tartebouille, traquenard
diabolique où les retardataires de la messe de minuit étaient harcelés par démon. Jusqu'à ce qu'un sacristain culotté s'empare du suppôt de Satan et le noie dans le bénitier de l'église Saint-Hilaire. Cela ne dut pas se faire sans quelques éclaboussures..
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De Jean-Marc à Théodore
Le PR@18 s'éloigne de Saint Romain en empruntant une crête saupoudrée d'un inextricable taillis dans lequel on distingue les sureaux noirs, les aubépines, les cormiers avec leurs petites pommes vertes et les prunelliers chargés de leurs baies violettes. Au loin, un tracteur aux jambes longues et arquées en fourche un rang de vigne pour lui administrer une vigoureuse pulvérisation de sulfate de cuivre. Plus bas encore, la départementale 973 ronfle comme un torrent en fond de vallée sous le regard bonasse des Charolais. Peu avant Baubigny, on emprunte un tronçon du sentier Jean-Marc Boivin, une grande boucle de 48 km qui, au prix de 1500 m de dénivelés positifs, entraîne ses randonneurs dans de spectaculaires passages en surplomb au-dessus de La Rochepot et Nolay. Le célèbre alpiniste
dijonnais, décédé en 1990 à l'âge de 39 ans lors d'un saut en base-jump au Venezuela, venait souvent travailler ses prises sur les falaises de Cormot. Non loin, une autre boucle passant par Melin et La Rochepot rend également hommage en une douzaine de kilomètres à un fameux personnage. Pendant plus de vingt ans, Théodore Monod qui avait une maison de famille à Baubigny est venu se ressourcer entre deux voyages sahariens sur les sentiers de la région. Le grand naturaliste, d'une érudition encyclopédique (sans doute le dernier de son espèce), aimait déchiffrer, marteau à la main, les arcanes complexes de la géologie des Côtes, démêlant le savant écheveau des calcaires, des marnes et des argiles tout en herborisant le long des failles et des sillons. Son herbier bourguignon est encore inédit. Derrière les arcades romanes de l'église Saint Léger, on retrouve quelques-unes des œuvres de métal de son fils Ambroise, sculpteur, fondateur du Récup'Art®, mouvement qui consiste à créer à partir de déchets et d'objets répudiés par la société d'abondance afin, selon ses propres termes, de « renoncer à la fatalité du pourrissement ».
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Sur la piste des écorcheurs  
Le village est abandonné fin XIVe siècle. Une aubaine pour les archéologues qui voient dans les restes de cette vingtaine de maisons une chance unique de percer le quotidien des paysans bourguignons de l'époque.
D'inquiétants nuages mûrissent en boursouflures grises et bientôt des pans de ciel s'abattent en averses fourbues. Les Côtes disparaissent sous la buée blafarde de l'ondée. Sous les lourdes ramures des grands chênes, les ruines du village de Dracy émergent d'une léthargie de sept siècles. Dans les remous de la Guerre de Cent ans, une succession d'épidémies de peste conjuguée aux rapines des compagnies d'écorcheurs, maraudeurs et autres routiers aux dents longues a eu raison du courage des habitants. Le village est abandonné à la fin du XIVe siècle, pour ne plus jamais être occupé. Une véritable aubaine pour les archéoloues médiévistes qui voient dans les restes de cette vingtaine de maisons une chance unique de percer le quotidien des paysans bourguignons de l'époque. Le retour vers Saint-Romain s'effectue en balcon sur le GR®7 le long de la longue falaise qui marque la cassure entre le gradin de la montagne et celui des Hautes-Côtes (cf. encadré). Jusqu'au-dessus du village d'Orches, embusqué au pied de la muraille, le panorama laisse à désirer. Le sentier passait un peu trop près du vide, l'émotion a dû s'incliner devant les contraintes de sécurité : le GR®7 s'est retranché en bon père de famille en bordure de champ derrière une haie d'aubépines dont l'enchevêtrement touffu ne laisse filtrer aucun regard en direction d'un horizon que l'on devine grandiose. Les cinéphiles trouveront cependant quelque intérêt dans ce terrain, puisque Jean-Pierre Melville y a tourné en 1970 une des scènes du Cercle Rouge, quand Delon, braqueur en cavale traqué par Bourvil, alias commissaire Mattei, traverse une plaine couverte de neige. Vers le Vert Louret, le chemin s'enhardit enfin et s'approche de la corniche vertigineuse.
On embrasse alors l'inoubliable paysage des Hautes-Côtes qui descend par à-coups jusqu'à la vallée de la Saône, la savante mosaïque des vignes, les buttes et collines coiffées de feuillus, les villages et clochers qui ne sont pas sans rappeler une certaine « force tranquille ». En tendant prudemment le cou, il est possible d'apercevoir, entre les feuillages des frênes, chênes et érables sycomores aux mille nuances de vert, les sinistres carcasses de voitures écrasées, derniers témoins de vies fauchées par le désespoir et le chagrin. On se recule alors prudemment pour redescendre, encore songeur et saisi par ce vide, vers la quiétude rassurante des belles maisons de vignerons de Saint-Romain.

Vins et géologie
Les reliefs de la région sont si spectaculaires qu'il est bien difficile de ne pas s'interroger sur leurs origines. La Bourgogne à l'est du Morvan, présente la particularité d'être découpée en gros blocs longitudinaux délimités par des failles, un peu comme les marches d'un escalier qui descendrait vers l'est. L'émergence des Alpes a bousculé la croûte de calcaire née des coraux accumulés au fond de la mer rhodanienne. Par un jeu complexe de mouvements de compressions et de distensions, les différents gradins sont apparus:
le gradin de la montagne à 500¬ 550 m d'altitude, plus bas vers 400 m, le gradin des Hautes-Côtes que l'on nommait naguère l'arrière-côte avant que les vignerons ne le rebaptisent (le marketing, allez savoir pourquoi, privilégie « le haut » à « l'arrière ».), et enfin le fossé bressan où la Saône vient creuser son lit vers 200 m. Les meilleures vignes s'épanouissent sur la côte séparant ces deux derniers gradins, constituée de marnes et calcaires dits « oxfordiens ». (Source Alain Gallien)
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Faune
FAUCON PELERIN ET CHOUCAS DES TOURS,
DEUX PRINCES DES AIRS


En cheminant sur le haut des falaises du Vert Louret, avec au loin Saint-Romain et son piton rocheux vers le levant, on voit parfois décoller prestement un petit rapace au vol vif et alerte. Un autre oiseau, familier des villages, se laisse facilement observer, notamment autour du clocher en tuiles vernissées de l'église de Pernand.

Posté sur son arbre mort favori, le pèlerin embrasse de son œil de faucon toute la vallée. Et quel oeil! Une sphère énorme qui occupe une grande partie de la boîte crânienne, qui aurait chez l'homme, toute proportion gardée, la taille d'un pamplemousse. Un outil parfait pour repérer les passereaux qui auraient l'inconscience de traverser son territoire. Car le faucon pèlerin est un vrai pirate des airs, un flibustier de haut vol, équipé d'une paire de longues ailes en forme de faux, spécialement étudiées pour la course poursuite. Les latinistes érudits auront d'ailleurs remarqué que « faucon » vient de falco, la faux. Après avoir aperçu une escadrille de grives ou quelque pigeon dodu, notre rusé brigand décolle dans la direction opposée pour tromper l'ennemi, décrit une grande parabole en fer à cheval tout en gagnant de l'altitude (autour de 800 m) avant de se retrouver aligné pour sa trajectoire en piqué. Vitesse et direction du vent, allure de la proie, tout cela fait beaucoup de paramètres à intégrer pour une cervelle d'oiseau. Le voilà qui rentre la tête dans les épaules, plaque ses ailes le long du corps, se transforme en bombe emplumée. 250-300 km/h en fin de piqué, voire 400 quand la chute est verticale, rien de moins que le record de vitesse du monde animal ! Hélas le déchirement de l'air à ces vitesses fait un tel barouf que l'oiseau dans le collimateur est immanquablement averti de l'imminence de la collision et ne manque pas de se livrer à quelque voltige désespérée ou de se laisser chuter comme une pierre sous le couvert des arbres où notre Baron Rouge se révèle incapable de les suivre. Neuf attaques sur dix échouent pitoyablement et le pauvre pèlerin repart vers son donjon la mine basse et le gésier dans les talons. Les choucas des tours figurent de temps à autre au menu de maître faucon.

Presque tous les clochers de village abritent une colonie de ces oiseaux omnivores, aussi bruyants qu'exubérants. L'austérité de leur costume noir à peine éclairci de gris sur la nuque ne laisse rien augurer de leur nature de clown. On confond souvent, surtout en montagne, le choucas avec le chocard (bec jaune et pattes roses, sans marques grise sur la nuque). On voit souvent les choucas se livrer à quelques acrobaties aériennes par pur plaisir de la voltige autour des merlons d'un château effondré ou d'une vertigineuse flèche d'église. Ces sites haut perchés, truffés de trous et de fentes, sont propices à l'édification du nid. Les choucas se fiancent au printemps qui suit leur naissance et procréent un an plus tard. Magnifique exemple de fidélité conjugale, ils resteront unis pour la vie, une petite quinzaine d'années. Pendant leur mois d'apprentissage au nid, on enseigne aux jeunes choucas la reconnaissance de l'ennemi : lorsque l'un d'eux surgit dans le champ de vision, l'adulte lance un cri d'alarme strident. La défiance vis-à-vis de l'intrus s'imprime alors à jamais dans l'esprit des élèves.